Une casse typographique est un grand tiroir compartimenté dans lequel le compositeur range les caractères mobiles avant de composer un texte. Chaque lettre, espace ou signe occupe une place précise, choisie pour être trouvé rapidement, saisi sans hésitation, puis remis au bon endroit après l’impression. Cette organisation explique les expressions « haut de casse » et « bas de casse », toujours utilisées en typographie numérique.
La casse typographique, un outil conçu pour composer à la main
Le mot casse vient de l’italien cassa, qui désigne une boîte ou un coffret. En imprimerie traditionnelle, la casse est un tiroir plat, le plus souvent en bois, divisé en nombreux compartiments. Elle accueille les caractères d’une même fonte, avec le même dessin, le même corps, le même style et la même graisse. Mélanger des caractères de corps différents dans une seule casse rendrait la composition imprécise et compliquerait le travail du typographe.
Chaque compartiment est un cassetin. Il peut contenir des lettres, des chiffres, des signes de ponctuation, des accents, des ligatures, des espaces ou des éléments non imprimants. Les caractères utilisés pour la composition courante sont généralement en plomb. Les grands formats peuvent être réalisés en bois, tandis que certains éléments ont aussi existé en matière plastique.
Le rang et les deux parties de la casse
Une casse ne repose pas isolément sur une table. Elle prend place dans un rang, le meuble qui peut accueillir plusieurs tiroirs. Historiquement, les capitales étaient rangées dans la partie supérieure, le haut de casse, tandis que les lettres courantes se trouvaient dans la partie inférieure, le bas de casse. Cette séparation physique est à l’origine de termes encore employés pour désigner les formes de lettres.
Les notions doivent toutefois être distinguées. Une capitale décrit une forme de lettre, comme A ou B. Une majuscule renvoie plus largement à son emploi dans l’écriture, notamment en début de phrase ou pour un nom propre. De même, le bas de casse correspond principalement aux formes minuscules, sans que « minuscule » et « bas de casse » soient toujours parfaitement interchangeables selon le contexte typographique.
Lire une casse française : une carte guidée par la fréquence des lettres
La casse française traditionnelle, souvent appelée casse parisienne, ne se lit pas comme un alphabet. Son organisation peut sembler désordonnée au premier regard : les cassetins ont des dimensions différentes et les lettres ne suivent pas l’ordre de A à Z. Cette apparente irrégularité répond à une logique concrète. Les caractères les plus utilisés occupent les compartiments les plus grands et les plus accessibles.
La lettre e, très fréquente en français, occupe ainsi un grand cassetin. Les lettres plus rares disposent de réserves plus modestes. Les capitales, moins souvent nécessaires dans le texte courant, sont regroupées à part. Une casse parisienne est traditionnellement décrite avec 115 cassetins, organisés pour limiter les déplacements et les gestes inutiles du compositeur.
Les zones à identifier au premier regard
- Les minuscules : elles occupent l’espace principal, car elles forment l’essentiel d’un texte suivi.
- Les capitales : placées dans le haut de casse, elles servent aux débuts de phrase, aux noms propres, aux titres et aux sigles.
- Les chiffres et la ponctuation : virgules, points, parenthèses, apostrophes et autres signes disposent de leurs propres cassetins.
- Les espaces et les blancs : invisibles à l’impression en tant que signes, ils restent indispensables au rythme et à la justification des lignes.
- Les ligatures et les caractères particuliers : ils répondent aux besoins d’une langue ou d’une composition spécifique.
Une casse relie la langue au geste. La fréquence des mots devient une véritable géographie d’atelier : la main se déplace davantage vers les zones centrales, tandis que les caractères rares restent en périphérie. À force d’utilisation, cette disposition devient une mémoire musculaire. Une casse adaptée au français ne convient donc pas nécessairement avec la même efficacité à une autre langue.
Du cassetin à la ligne imprimée : les outils et les gestes du compositeur
Le caractère mobile n’est pas seulement une petite lettre en relief. Sa partie imprimante, appelée l’œil, porte le dessin qui recevra l’encre. Le bloc possède aussi un corps, une chasse qui détermine sa largeur, des talus sur les côtés et un cran. Ce dernier permet au compositeur d’identifier le bon sens du caractère au toucher ou à la vue. Cette précaution est nécessaire puisque les lettres sont assemblées en miroir avant l’impression.
Composer dans un composteur
Pour former une ligne, le typographe prélève les caractères dans la casse et les aligne dans un composteur, un petit outil métallique réglable tenu en main. Les caractères sont placés de droite à gauche, tête en bas par rapport au lecteur, afin que le tirage restitue le texte dans le bon sens. Une erreur de caractère, d’orientation ou d’espacement est une coquille.
Lorsque la ligne est complète, elle est transférée sur une galée, support destiné à recevoir les lignes composées. Le compositeur y rassemble progressivement le texte, ajuste sa largeur et vérifie l’alignement. Après l’impression, les caractères sont nettoyés puis distribués, c’est-à-dire remis dans les bons cassetins. Cette étape compte autant que la composition : un caractère rangé au mauvais endroit peut provoquer une erreur dans un travail ultérieur.
Cadrats, cadratins et interlignes : les blancs qui construisent la page
Une page imprimée ne se compose pas uniquement de lettres. Les cadrats et les cadratins sont des blancs métalliques qui servent à créer des espaces ou à compléter une ligne. Le cadratin correspond traditionnellement à une largeur liée au corps du caractère. Dans le numérique, l’unité em en conserve l’idée. Il existe aussi des demi-cadrats, des quarts de cadrat et d’autres subdivisions pour régler les espacements avec précision.
Les interlignes, quant à eux, séparent verticalement les lignes de texte. Ils contribuent à la lisibilité, à l’aération et à la hiérarchie visuelle de la composition. Une casse complète contient donc les éléments qui construisent le noir des lettres, mais aussi les blancs qui donnent à la page son rythme.
Française, anglaise, italienne ou californienne : pourquoi les casses diffèrent
Il n’existe pas une seule organisation universelle. Les modèles de casses traduisent les habitudes linguistiques, les systèmes d’écriture et les pratiques d’atelier. La différence concerne la place des lettres, mais aussi la présence de signes diacritiques, de ligatures, de ponctuations spécifiques et la proportion réservée aux caractères les plus fréquents.
| Modèle de casse | Organisation générale | Logique principale |
|---|---|---|
| Casse française ou parisienne | Disposition asymétrique, avec de nombreux cassetins de tailles variées | Fréquence des lettres françaises et accès rapide aux minuscules |
| Casse anglaise | Répartition adaptée à l’anglais et à ses usages typographiques | Fréquence différente des lettres et ponctuation propre à la langue |
| Casse italienne | Organisation liée aux besoins de l’italien | Adaptation des caractères et des accents nécessaires |
| Casse américaine | Disposition pensée pour les pratiques d’imprimerie locales | Standardisation et efficacité de composition |
| Casse californienne | Modèle souvent plus compact dans sa présentation | Usage pratique dans certains ateliers de composition |
Pour identifier une casse ancienne, il faut éviter de se fier uniquement aux lettres visibles. Observez la présence des accents, la taille des cassetins, la zone réservée aux espaces et le type de ponctuation. Une casse vide ou partiellement garnie reste difficile à attribuer avec certitude, mais son architecture fournit déjà des indices sur la langue et les usages pour lesquels elle a été conçue.
Du plomb à la PAO : un vocabulaire qui a survécu à la mécanisation
La composition manuelle a été progressivement concurrencée par des systèmes mécanisés tels que la Linotype et la Monotype. Ces machines ont réduit la nécessité de prendre et de redistribuer chaque caractère un par un. Plus tard, la photocomposition puis la PAO ont remplacé le plomb par des fichiers, des polices et des interfaces numériques.
Pourtant, l’héritage de la casse reste très présent. En informatique, la sensibilité à la casse désigne la distinction entre capitales et bas de casse : un identifiant composé de lettres capitales peut ne pas être interprété comme le même mot écrit en minuscules. Les graphistes parlent encore de corps, de graisse, de chasse, d’interlignage ou de cadratin, même lorsqu’aucun caractère physique n’est manipulé.
Observer une casse typographique permet de comprendre que la typographie ne s’est pas formée sur un écran. Son vocabulaire, ses règles d’espacement et une partie de ses réflexes visuels viennent d’un artisanat où chaque ligne était assemblée caractère après caractère. Lire une casse, c’est donc voir derrière le texte imprimé l’organisation matérielle qui l’a rendu possible.


